Puget Sound Cooperative Colony

Un Familistère au bord du Pacifique.
En visitant le Familistère en 1880, Peter Good a rêvé d'Amérique. Avec ses camarades de Seattle, il forme le projet d’appliquer ce modèle de coopération intégrale sur les rives de Puget Sound.

Puget Sound Cooperative Colony · photographie anonyme, 1887 · Bert Kellogg Collection, North Olympic Library System, Port Angeles, Washington

La première communauté coopérative de l'État de Washington est créée sur fond d'émeutes antichinoises. Le mouvement ouvrier de Seattle s'organise dans les manifestations violentes de 1886 contre la main-d'œuvre bon marché. Plusieurs leaders du mouvement envisagent au même moment la création de communautés ouvrières. Parmi eux se trouve Peter Peyton Good, un juge de New York diplômé de Harvard. La question des réformes sociales s'impose à lui lorsqu'il voyage en Europe et visite le Familistère de Guise en 1880. À son camarade George Venable Smith, un avocat de Californie installé à Seattle en 1883, il décrit les merveilles de la cité coopérative de Guise. Ensemble, ils font le plan d'une colonie créée d'après ce modèle sur la côte d'un bras de l'océan Pacifique, Puget Sound. Ils publient leur projet en février 1886 quand se déclenchent les émeutes contre les travailleurs chinois. Good est arrêté et meurt peu de temps après un séjour en prison.

En mai 1886, Smith lance le journal Model Commonwealth dédié à la « colonie de Puget Sound et plus généralement à la solution pratique de la coopération intégrale, c'est-à-dire une communauté indépendante d'industrie, de moyens et de services collectifs, publics et privés, et de personnes placées sous une direction unique responsable de la santé, de l'utilité, de la liberté individuelle et de la sécurité de chacun » (Le Warne 1975, p. 18). Une société par actions doit être créée afin de réunir le capital nécessaire et recruter des membres actionnaires. Smith entreprend une campagne de propagande à travers les États-Unis. Une vingtaine de sociétés locales de collecte et de recrutement se forment de la Californie à l'Indiana. Au début de 1887, les sociétaires sont au nombre de 1 000.

Le 4 mai, une convention de 25 délégués se tient à Seattle pour établir les statuts et le règlement de la société. Le capital social est constitué de 100 000 $ divisible en parts de 100 actions d'une valeur de 10 $ chacune. Les actionnaires élisent un conseil d'administration provisoire de 11 membres et parmi eux le président de la société George Smith. Ce conseil gouverne la colonie dans ses différents départements d'activité : finances, travaux publics, lois, services publics, sécurité publique, commerce, industrie, éducation, agriculture et santé. Le contrôle démocratique par les membres de la colonie est réduit ou inexistant. Le choix du site a été arrêté sans concertation avec les actionnaires. À Port Angeles, un village de pêcheurs et marchands de 300 habitants, se trouve déjà une avant-garde. À l'automne 1887, 400 personnes venues principalement des états de Washington et du Middle West, vivent sur le domaine de Puget Sound.

Le territoire de Puget Sound Cooperative Colony se compose de parcelles de Port Angeles à urbaniser et de 800 hectares de bois à l'extérieur de la future ville. Les colons perçoivent selon leur qualification un salaire de 2,75 $ à 4 $ pour huit heures de travail par jour. Ils créent les industries nécessaires à l'édification de la colonie : une briqueterie, une scierie et un camp de bûcheronnage, des ateliers de forgeron ou de cordonnerie. Ils cultivent un potager et édifient une serre. Ils construisent des maisons et quelques bâtiments communautaires : une salle d'assemblée, un réfectoire, un jardin d'enfants et un théâtre. La colonie dispose d'une imprimerie où s'imprime le Model Commonwealth et elle possède un bateau à vapeur pour les transports sur Puget Sound.

Dès les premiers mois de son existence, Puget Sound Colony connaît des dissensions. L'oligarchie du conseil de direction est l'objet de toutes les aigreurs. En mars 1888, le conseil d'administration est poussé à la démission et renouvelé par les dissidents qui se veulent des hommes pratiques par opposition aux idéalistes de la coopération que sont leurs prédécesseurs. Ils élargissent l'échelle des salaires selon le mérite et suppriment les conditions d'admission dans la colonie tout en prévenant les candidats d'attendre la reprise de l'activité économique de la colonie pour intégrer la communauté. La dernière assemblée générale de Puget Sound Cooperative Colony, le 4 juillet 1889, est interrompue par un blizzard de neige. Jusqu'à 1894, ce ne sont que procès intentés par les actionnaires. La colonie est déclarée en faillite avec une dette de 60 000 $ et ses biens sont vendus aux enchères. Elle disparaît légalement en 1904. Plusieurs anciens coopérateurs, dont George Smith, s'établissent à Port Angeles et contribuent au développement de la ville (18 397 habitants au recensement de 2000), mais dans un esprit éloigné des idéaux du Cooperative Commonwealth.

Témoignages

Le numéro du 22 juillet 1887 de Model Commonwealth, le journal de la colonie de Puget Sound, rapporte les propos aigris d'un colon à l'encontre de la direction de la colonie :

« Parce qu'un homme a une opinion différente de celle de la direction, il est égoïste ; parce qu'il ne veut pas acquiescer à tout ce que dit un administrateur ou un chef, il est égoïste ; parce qu'il ne croit pas dans une presse soumise, il est égoïste ; parce qu'il ne flanquera pas par terre deux administrateurs qui ont été calomniés, battus et accablés de reproches, il est égoïste ; parce qu'il ne dira pas "oui" à tout ce que la direction dit ou fait. »


(Cité dans Le Warne (Charles Pierce), Utopias on Puget Sound, 1885 - 1915, 1975, p. 29 ; traduction de l'anglais Familistère de Guise.)


Sources et références

Le Warne (Charles Pierce), Utopias on Puget Sound, 1885 - 1915, 1975, p. 15-54.

Sutton (Robert P.), Communal Utopias and the American Experience. Secular communities, 1824 - 2000, 2004, p. 81-83.



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