Communauté icarienne de Cheltenham

Icarie dans les tourments de la ville.
Chassés de Nauvoo en 1856, les communistes fidèles à Cabet recréent une communauté non dans la solitude mais dans les faubourgs de Saint Louis, où ils peuvent trouver du travail.

Saint Louis, Missouri · lithographie, vers 1859 · Library of Congress, Washington D.C.

Étienne Cabet et ses fidèles, mis en minorité au parlement d'Icarie, sont chassés de Nauvoo en octobre 1856. Les 175 Français se retrouvent à Saint Louis (Missouri), où chacun doit signer le nouveau pacte d'alliance rédigé par le « Père » pour refonder le communisme icarien. L'engagement du 13 octobre 1856 instaure un absolutisme de la présidence, réaffirme l'abstinence complète du whisky ou du tabac, et introduit une notion contraire au communisme intégral : la participation aux bénéfices comme modalité de remboursement des apports des nouveaux colons. Cette disposition comprend une évolution possible du communisme vers l'association coopérative, régime vers lequel incline Jean-Pierre Béluze, directeur du bureau parisien de la colonie. Cabet meurt le 8 novembre suivant. Benjamin Mercadier lui succède à la présidence.

Sans ressources, les Icariens trouvent à s'employer dans différents ateliers de Saint Louis. Les appels adressés à leurs sympathisants en France permettent de compléter les revenus du travail. La colonie est dispersée dans cette grande ville de 78 000 habitants. La gérance décide que la communauté serait reconstituée en pleine solitude afin qu'elle ne soit pas contaminée par la société individualiste et les plaisirs de la vie urbaine. L'Icarie future devait être agricole quand bien même les Icariens sont des artisans et des ouvriers. Pour constituer le capital nécessaire à la réalisation de ce projet, les Icariens lancent un grand emprunt d'un million de francs par l'intermédiaire de leur bureau à Paris. Les Icariens promettent candidement aux investisseurs un intérêt fixe sur le capital et une participation aux bénéfices de l'Icarie future. En fin de compte, la gérance s'installe à Cheltenham, tout près de Saint Louis « pour s'organiser plus complètement pendant deux ou trois ans et préparer avec sécurité [l']émigration vers le désert » (Prudhommeaux 1906, p. 240). Le choix d'une Icarie urbaine provisoire a probablement aussi la vertu de ménager une population composée d'ouvriers des villes. En février 1858, les Icariens acquièrent à crédit pour 25 000 $ un ancien établissement de bains connu sous le nom de Sulphur Spring, pourvu d'une grande maison en pierre, de cabanes de rondins, de bains, d'une étable et d'un poulailler. La superficie des terrains cultivables, 12 hectares, est cependant bien faible pour une population de près de 150 personnes. La communauté s'installe à Cheltenham en mai 1858 et dans l'espoir d'une rentabilité immédiate installe une filature de laine équipée d'une machine à vapeur de 12 chevaux. Les débats constitutionnels, aussi passionnés en Icarie qu'à l'Assemblée nationale, donnent lieu à un nouveau schisme après celui de Nauvoo. En mars 1859, 44 Icariens, opposés à la suppression de la gérance multiple et à la participation aux bénéfices, abandonnent Cheltenham. Il reste 127 personnes à Sulphur Spring au mois d'août 1859.

La cohésion de la communauté de Cheltenham est renforcée par le départ des Icariens dissidents au printemps 1859, mais la diminution de la main-d'œuvre réduit ses recettes. Le paludisme chronique de cette région marécageuse affecte en outre sa productivité. Enfin, la colonie juge trop élevées les dépenses de son bureau de Paris, même si Béluze réussit toujours à recruter de nouveaux Icariens qui permettent le renouvellement de la population de Cheltenham. Mercadier voudrait réformer le régime économique d'Icarie en ouvrant la communauté sur l'extérieur : elle fabrique avec peine des biens domestiques qu'elle pourrait acquérir à bon prix au dehors pour se consacrer à des productions industrielles profitables. En bref, les communistes de Cheltenham doivent pratiquer une économie de marché.

La pauvreté et la maladie n'épuisent pas les Icariens. Ils ouvrent une route, créent un verger, installent une pompe pour les appartements et les cuisines. Sous la direction de Mercadier, ils réduisent leur déficit. Ce timide redressement est anéanti par la guerre civile au printemps 1861. L'inquiétude est grande car Saint Louis est au carrefour du nord et du sud. Une partie des Icariens s'engage dans les rangs des Nordistes : par sympathie pour les anti-esclavagistes, pour alléger les charges de la colonie, pour la solde généreuse des soldats et pour s'attirer les faveurs officielles une fois la paix revenue. Le désœuvrement de la communauté pendant la guerre génère des tensions en son sein. Les départs se succèdent et les dettes continuent à s'accumuler. À la fin de 1862, la communauté ne compte plus que 100 membres : 38 hommes (dont 16 à l'armée), 30 femmes (dont une à l'armée) et 32 enfants. Béluze démissionne du bureau parisien en novembre 1862. Quelques mois plus tard, le président Mercadier se retire à Saint Louis. Au début de 1864, il ne reste qu'une vingtaine de personnes dans la colonie. Le propriétaire de Sulphur Spring, qui n'a reçu qu'une partie du paiement, exige sa restitution. Les derniers Icariens de Cheltenham prononcent la dissolution de la communauté en mars 1864. Quelques uns, « qui avaient le communisme dans le sang » (Prudhommeaux 1906, p. 270) rejoignent la communauté de Nauvoo que les anciens de Cheltenham avaient quittée 8 ans plus tôt.

Témoignages

Benjamin Mercadier, ébéniste, est élu président de la communauté icarienne de Saint Louis après la mort de Cabet en novembre 1856. Il installe la colonie à Cheltenham et tente d'en réorganiser l'économie. Il écrit le 25 janvier 1860 à Jean-Pierre Béluze, directeur du bureau icarien à Paris :

« Une des erreurs de la communauté de Nauvoo à son début, ç'a été l'idée qu'elle devait se passer du monde extérieur et tout fabriquer elle-même. Ainsi on consacrait un temps très long à confectionner les objets que le commerce aurait pu nous procurer à bas prix... Ce qu'il faut, c'est produire industriellement et par grandes masses, ce qui permettrait de réduire les frais généraux, puis vendre ces produits pour en acquérir d'autres, fabriqués dans les mêmes conditions et par conséquent achetables à bon compte. Nous sommes déjà entrés dans cette voie pour le travail masculin. Nous allons suivre la même méthode en ce qui concerne le travail des femmes. Au lieu de s'exténuer à raccommoder indéfiniment des vieux effets sous prétexte d'économie, elles s'emploieront à fabriquer des effets neufs pour le dehors et on gagnera ainsi quatre à cinq fois de quoi remplacer les vêtements hors d'usage. »

(Cité dans Prudhommeaux (Jules), Histoire de la communauté icarienne, 8 février 1848 - 22 octobre 1898. Contribution à l'étude du socialisme expérimental, 1906, p. 252.)


En mars 1862, onze icariens de Cheltenham, engagés volontaires dans l'armée nordiste, répondent au directeur du bureau parisien de la communauté, Jean-Pierre Béluze, qui profite de leur éloignement pour leur demander un état objectif de la situation d'Icarie :

« Cher citoyen et ami,
Vous vous étonnez beaucoup des dissidences qui depuis trois ou quatre ans nous déciment avec une fureur peu commune. [...] Et, disons-le tout de suite, la faute peut avec certitude nous être attribuée en partie à cause des imperfections que nous avons apportées de la société dans laquelle nous avons vécu si longtemps [...]. D'autres causes viennent s'ajouter à celle-là ; par exemple, la gêne dans laquelle nous nous trouvons, aggravée encore par le milieu dans lequel nous sommes jetés ; le rapport constant avec un grand centre, ce qui permet de se caser si facilement quand on veut nous quitter ; le manque de capital, qui, jusqu'à aujourd'hui, ne nous a pas permis de fonder une colonie agricole et qui, pour certains, ne leur permet pas de voir assez clair dans l'avenir. [...] Autre cause, secondaire aussi mais qui nous a valu bien des retraites qui souvent commençaient par des mécontentements. Nous voulons parler de l'amour-propre mal placé et froissé. Beaucoup de travailleurs sont venus chez nous pour nous apporter des industries nouvelles que... nous ne pouvions mettre à exécution. Alors qu'arrivait-il ? Nous ne voulions rien faire, nous disaient-ils, nous reculions plutôt que d'avancer. Et le travailleur mécontent s'en allait et déchirait le lendemain ce qu'il avait adoré la veille. [...] Une autre cause de dissidence nous a fait beaucoup de mal. Nous voulons parler de ceux qui étaient Icariens en France, avec leur vie réglée depuis longtemps, leurs habitudes, etc., mais ils n'étaient plus Icarien avec nous parce qu'il a fallu changer quelques unes de ces habitudes, supporter quelques gênes, etc. [...] Enfin, pour nous résumer en peu de mots, beaucoup sont venus qui n'étaient pas Icariens, et les autres, qui l'étaient, sont venus pour jouir et non pour fonder, c'est-à-dire quarante ou cinquante ans trop tôt. »

(Cité dans Prudhommeaux (Jules), Histoire de la communauté icarienne, 8 février 1848 - 22 octobre 1898. Contribution à l'étude du socialisme expérimental, 1906, p. 259-260.)


Sources et références

Prudhommeaux (Jules), Histoire de la communauté icarienne, 8 février 1848 - 22 octobre 1898. Contribution à l'étude du socialisme expérimental, 1906.

Rude (Fernand), Voyage en Icarie. Deux ouvriers viennois aux États-Unis en 1855, 1952.

Cordillot (Michel), La Sociale en Amérique. Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux États-Unis, 1848 - 1922, 2002.