Marinaleda

Utopie en marche des sans terre de Marinaleda.
Dans la pauvre Andalousie d’après Franco, après plusieurs années d’occupation, des journaliers obtiennent en 1991 la cession de terres et font de leur village la vitrine d’une coopération égalitaire anticrise.

Occupation des terres de Somonte en Andalousie comme à Marinaleda 27 ans plus tôt · photographie Polémica Cubana, 4 mars 2012

Marinaleda est une figure particulière de l'utopie concrète en Europe. Elle s'est construite par les moyens traditionnels de l'action publique, la lutte syndicale et l'engagement politique. Moyens traditionnels et toutefois nouveaux dans l'Espagne postfranquiste. Le dictateur Franco meurt en 1975. En 1977, les partis politiques et les syndicats sont légalisés et ont lieu les premières élections législatives démocratiques depuis 1936. En 1979, la liste communiste et indépendantiste du Collectif de l'unité des travailleurs - Bloc andalou de gauche remporte les élections municipales de Marinaleda, un village d'Andalousie de 2 700 habitants, principalement des familles d'ouvriers agricoles. Juan Manuel Sánchez Gordillo, professeur d'histoire de collège et dirigeant du Syndicat des ouvriers de la campagne (SOC), est élu maire de Marinaleda. Cet activiste charismatique et très médiatique, qui place le village sous le patronage marxiste révolutionnaire d'Ernesto Che Guevara, est, depuis, constamment réélu à la tête de la mairie, la dernière fois en mai 2011.

À partir de 1979, Gordillo mène de front à Marinaleda l'action politique et le combat syndical, l'une pour l'organisation d'une démocratie municipale directe et l'autre pour la collectivisation des terres agricoles. Deux voies pour un même objectif, l'autogestion sociale et économique des journaliers de Marinaleda. Les fonctions électives deviennent bénévoles ; l'assemblée populaire ouverte à tous les habitants se substitue au conseil municipal en tant qu'organe délibérant et décisionnaire du village. En principe, le conseil municipal n'est plus qu'une chambre d'enregistrement et Gordillo n'est en quelque sorte que le porte-parole de l'assemblée et peut être révoqué par elle, outre le fait qu'une élection municipale peut, tous les quatre ans, donner la majorité à l'opposition politique (le parti socialiste occupe quelques sièges du conseil). L'assemblée populaire décide de l'affectation des fonds publics dans toutes les matières de la compétence municipale. Elle a choisi de faire l'économie d'une police municipale, de créer un parc, d'organiser et de financer un service d'aide à domicile, une crèche, un dispensaire, une maison de retraite, un centre culturel, un théâtre, une piscine, un gymnase et un terrain de football, une radio et une télévision locales. Les citoyens de cette région pauvre d'Andalousie jouissent d'un niveau de services élevé et bon marché (en 2013, le coût mensuel de la crèche est de 12 euros et l'abonnement annuel à la piscine de 3 euros). Le bénévolat est une institution municipale qui donne à tous les volontaires la possibilité de s'engager au service de la communauté : pendant les « dimanches rouges » (Gordillo est anticlérical), la population participe à l'entretien des espaces publics.

Le maire a fait du droit au logement un aspect fondamental de la politique sociale du village. Un programme d'autoconstruction de petites maisons individuelles a été entamé dans les années 1980. Y sont éligibles les familles qui résident à Marinaleda depuis deux ans. Les terrains sont mis à disposition par la municipalité et les matériaux sont subventionnés par l'État. Lorsqu'un lotissement est mis en chantier, les familles coopérantes doivent contribuer chacune à 400 jours de travail ; elles apportent les compétences qu'elles possèdent ou qu'elles ont acquises dans les formations proposées par la municipalité. Les logements sont identiques : 90 m² de surface, quatre pièces, un patio. Ce n'est que vers la fin du chantier que chaque maison est affectée à son « propriétaire » qui est libre d'y faire alors les transformations qu'il souhaite. Pour la somme de 15 euros par mois, les familles accèdent sans emprunt à la « propriété ». Les maisons peuvent être transmises par leurs occupants mais ne peuvent être vendues ; elles reviennent à la municipalité en cas de départ du village. En 2013, près de 350 maisons ont été ainsi autoconstruites.

Si Juan Manuel Sánchez Gordillo a une habileté certaine à capter les subventions de l'État et de la province d'Andalousie, le bien-être social de Marinaleda est d'abord lié à la maîtrise de son économie que les villageois tiennent de leur mouvement d'occupation des terres dans les années 1980. Le nouveau régime démocratique n'a pas faire disparaître le système latifundiaire. Un tout petit nombre de grands propriétaires possèdent plus de la moitié des terres d'Espagne et la réforme agraire promise n'est pas mise en œuvre. Une partie importante des terres des latifundia, notamment en Andalousie, est laissée en friche ou consacrée à des cultures extensives mécanisées, phénomène accentué par la politique agricole commune européenne qui subventionne les terres gelées. La population de journaliers pauvres d'Andalousie, dont beaucoup émigrent vers le nord, dépend de la gestion de ces grands domaines pour survivre sur place. Dans la région de Marinaleda, le SOC de Juan Manuel Sánchez Gordillo joue un rôle actif dans la lutte des journaliers contre un système agraire très inégalitaire et la précarité qui lui est associée. Les terres de Marinaleda appartiennent à l'un de ces immenses propriétaires de l'aristocratie espagnole, le duc de l'Infantado. En 1979, année des élections municipales mais aussi de sécheresse en Andalousie, plusieurs centaines de journaliers participent à une marche du SOC et entament une grève de la faim pour protester contre une gestion de l'eau accaparée par les domaines du duc. À l'occasion de son troisième congrès tenu à Marinaleda, le SOC publie sa profession de foi : « Notre philosophie peut se résumer de la façon suivante : la terre, comme l’air et l’eau, est un don de la nature que personne ne peut s’approprier pour son profit individuel ou pour son enrichissement privé. La terre est un bien public, propriété du peuple, qui doit être à l’usage et à la jouissance de ceux qui y vivent et qui la travaillent. Si alors la terre n’est à personne, la propriété de la terre est un vol. C’est pour cela que nous demandons l’expropriation sans indemnisation » (Bell 2012).

À partir de 1985, le leader syndical et maire Gordillo organise l'occupation de la ferme d'El Humoso, à 11 km au nord de Marinaleda. Au mot d'ordre « La terre aux travailleurs », les épisodes d'occupation et d'évacuation, de manifestation et d'arrestation se succèdent pendant plusieurs années. À l'approche de l'Exposition Universelle de Séville de 1992, la province d'Andalousie souhaite finalement trouver une solution pour éviter que la manifestation de prestige d'une Espagne à nouveau conquérante soit perturbée par les sans terre de Marinaleda. Le duc de l'Infantado, proche ami du roi Juan Carlos, consent à ce que 1 200 hectares de sa ferme d'El Humoso soient expropriés par le gouvernement andalou. Le domaine est cédé pour un très faible prix à Marinaleda. L'obstination de Gordillo et des journaliers a été payante. Sur le mur d'entrée de la ferme d'El Humoso, deux inscriptions ont été peintes de part et d'autre du portail : « Cette propriété appartient aux journaliers sans emploi de Marinaleda » et « Terre d'utopie ». Après le succès de cette « collectivisation » des terres, les travailleurs décident d'organiser collectivement leurs moyens de production en créant une coopérative pour cultiver les terres et transformer les récoltes. La coopérative de Marinaleda presse l'huile des olives cueillies dans ses oliveraies ; elle met en conserve les artichauts, les fèves et les poivrons récoltées dans ses champs. Son agriculture biologique fait également pousser sous serre des tomates et des laitues. À ces activités s'ajoute un élevage de moutons. La coopérative est rentable ; elle parvient à écouler ses produits sur le marché espagnol et le marché international. Elle a créé près de 700 emplois pour les actifs de Marinaleda. La coopérative est d'inspiration communiste. Les travailleurs perçoivent même salaire quelque soit le poste qu'ils occupent : 47 euros par jour en 2013 pour six heures et demie de travail quotidien aux champs ou huit heures à la conserverie (1 128 euros par mois alors que le salaire minimum en Espagne est de 748 euros) ; les bénéfices ne sont pas redistribués aux coopérateurs mais réinvestis pour créer de l'emploi.

La situation de Marinaleda conserve une fragilité économique et sociale : la coopérative est dépendante de la chaîne de distribution de sa production ; la participation s'essouffle chez les plus jeunes. Dans la crise économique, sociale et politique qui secoue l'Europe à partir de 2008, le village est pourtant souvent apparu comme l'exemple réussi d'une alternative à la société capitaliste : démocratie participative active à l'échelon local qui tranche avec une défiance généralisée à l'égard du politique, coopération économique et sociale, plein emploi ou presque dans une Espagne où le chômage atteint 25 % de la population active, multiplication de services publics qui disparaissent ailleurs, accès au logement sans endettement. Marinaleda s'expose d'ailleurs elle-même comme une vitrine de l'utopie anticapitaliste. Le blason municipal porte la devise « Marinaleda, une utopie pour la paix », l'inscription « Un autre monde est possible » signale l'entrée du café et de la salle d'assemblée du village dont les rues sont ornées de peintures murales parlantes du même registre. Avec le Syndicat des travailleurs andalous, successeur du SOC en 2007, le médiatique et controversé Gordillo cherche à réactiver en permanence la dynamique de la révolution sociale de Marinaleda. Il soutient en 2012 l'occupation de terres à Somonte, dans la province de Cordoue, et à Las Turquillas, près de Marinaleda ; il est apparu au mois d'août de la même année comme le Robin des bois andalou en « collectivisant » dans deux supermarchés des chariots de nourriture distribuée à des cantines sociales.

Témoignages

RETOURNER LA TERRE

Conserves de piments de la coopérative Humar Marinaleda
Espagne, Marinaleda, 2013


Dans la pauvre Andalousie de l’Espagne post-franquiste, de très grands propriétaires jouissent toujours d’immenses domaines, qu’il est souvent plus rentable de laisser en friche, politique agricole commune oblige. Un village de journaliers contraint le duc de l’Infantado de lui céder des terres. Sur l’impulsion de son maire élu en 1979, le syndicaliste et activiste Juan Manuel Sánchez Gordillo, Marinaleda s’organise en coopérative pour mettre les terres en culture, transformer et commercialiser les produits. Grâce à son huile d’olive et ses conserves de légumes, le village égalitaire se dote de services de qualité et d’équipements collectifs importants.


Un champ à Marinaleda
(cc) Photographie Pablo Miranzo, 2013



Sources et références

El País, 12 juillet 1985 et suivants, [En ligne], URL : http://elpais.com/, consulté en mai 2013.

Fremeaux (Isabelle), Jordan (John), Les sentiers de l'utopie, 2011, p. 107-123.

Bell (Nicholas), « ESPAGNE: Aguante Somonte! Tierra y libertad! », [En ligne], URL : http://www.forumcivique.org/fr/articles/espagne-aguante-somonte-tierra-y-libertad, consulté en mai 2013.

Mompontet (Michel) réalisateur, Marinaleda, un village en utopie, film de 39 mn diffusé sur France 2 le 23 mars 2013.

Site Internet de Cooperativa Marinaleda, [En ligne], URL : http://www.cooperativamarinaleda.es/.



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